Courrier International

La Terre a toujours besoin de ses arbres

James Astill
The Economist (Royaume-Uni)

Le 23-09-2010 (Publié sur internet le 02-05-2011)

Constamment menacés par l’avancée des activités agricoles, les grands massifs forestiers atteignent inexorablement le point de non retour.

L’aube est un moment fabuleux pour contempler la canopée de l’Amazonie. Du haut d’un observatoire, on voit émerger de l’obscurité un paysage sylvestre gris et flou, ondoyant, plus granuleux qu’un nuage. Dans chaque feuille, les molécules de chlorophylle entament une nouvelle journée de photosynthèse. On sait depuis longtemps que les plantes produisent de l’oxygène. Mais on a moins conscience de l’importance de leur aptitude à stocker le CO2 pour rendre la planète habitable. A deux reprises, au début du carbonifère et du crétacé (il y a respectivement 350 et 150 millions d’années), l’atmosphère a contenu des niveaux très élevés de dioxyde de carbone, qui ont été réduits grâce à l’expansion de plantes capables de fixer ce gaz.

C’est l’une des raisons – et non la moindre – pour lesquelles détruire la forêt est une mauvaise idée. Environ la moitié du poids sec d’un arbre est constituée de CO2 piégé, dont la majeure partie est libérée lorsque l’arbre pourrit ou brûle. Depuis dix mille ans au moins, l’homme favorise ce processus en coupant et en incendiant les forêts pour étendre les surfaces consacrées à l’agriculture. Environ la moitié du couvert forestier d’origine de la Terre a disparu de cette façon. Selon une estimation, jusqu’aux années 1960, les modifications de l’utilisation du sol – c’est-à-dire principalement la déforestation – ont été la principale source des émissions de CO2 dues à l’homme. Elles continuent à représenter une part importante des émissions, environ 15 à 17 % du total, soit plus que ce que rejettent tous les avions, trains, voitures et bateaux circulant dans le monde.

Mais ces chiffres donnent une idée trop faible des dégâts causés par la déforestation. Les forêts abritent plus de la moitié des espèces animales de la Terre et sont la source de la plupart de nos aliments de base, ainsi que de beaucoup de médicaments modernes. Elles assurent la subsistance, entièrement ou en partie, d’environ 400 millions des habitants les plus pauvres de la planète.

Abattre les arbres provoque une réduction de l’évapotranspiration, ce qui entraîne une baisse des précipitations dans les zones placées sous le vent. Le défrichement de la forêt amazonienne a ainsi des conséquences énormes sur l’agriculture dans tout le continent américain. On continue pourtant à couper les arbres. Selon la FAO, il n’y a plus que 4 milliards d’hectares de forêts sur la planète, et elles couvrent 31% de sa surface . Environ la moitié des forêts se trouve sous les tropiques. Il s’agit principalement de forêts pluviales. Quasiment un tiers de ces forêts se trouvent au Brésil et un cinquième en république démocratique du Congo (RDC) et en Indonésie. La deuxième plus grande forêt du monde, environ un tiers du total, se trouve dans le biome boréal : c’est la taïga, une ceinture d’épicéas, de bouleaux, de sapins et de trembles qui borde les régions arctiques, principalement en Russie, en Scandinavie, en Finlande, au Canada et dans une petite partie des Etats-Unis.

Aujourd’hui, la forêt est attaquée surtout sous les tropiques. Ces soixante dernières années, la forêt pluviale a perdu plus de 60 % de sa superficie. Elle est morcelée sur les deux tiers de ce qu’il reste, ce qui l’expose encore plus au défrichement. La déforestation tend à ralentir, ce qui est une sorte de progrès en comparaison de ce qui se passait dans les années 1990, quand plus de 16 millions d’hectares étaient abattus chaque année. Cette baisse est surtout due au ralentissement du rythme de la déforestation dans les deux pays qui coupent le plus d’arbres au monde, le Brésil et l’Indonésie. Il y a dix ans, le Brésil a décrété zone protégée 500 000 kilomètres carrés de forêt amazonienne.



Le risque climatique

On a cependant tendance à exagérer ce progrès. Il reste insuffisant à cause de deux menaces considérables qui pèsent sur la forêt. La première est le changement climatique, qui va très probablement redessiner la carte des écosystèmes forestiers, provocant une intensification sur la planète du dépérissement des forêts causé par l’aridité, les sécheresses, les invasions d’insectes nuisibles et les feux de forêt. Les perspectives pour l’Amazonie sont aussi très sombres. Jusqu’à présent, 18% de cette forêt ont été coupés. Selon une étude réalisée l’année dernière par la Banque mondiale, en couper 2 % de plus pourrait déclencher le dépérissement de ses parties relativement sèches, situées au sud et au sud-est. Un réchauffement planétaire de 3,5 degrés (une projection tout à fait raisonnable) détruirait la moitié de la forêt pluviale. Cela provoquerait la libération de la majeure partie des 50 milliards de tonnes de CO2 qu’elle renferme.

La deuxième grande menace est l’homme. La population de la planète devrait augmenter de 50% dans les quarante prochaines années et compter environ 9 milliards de personnes. La majeure partie des 3 milliards de ventres affamés supplémentaires vivra dans les pays en voie de développement, surtout sous les tropiques. Et, si leurs niveaux de productivité agricole restent aussi faibles qu’aujourd’hui, la demande de terres augmentera et il faudra les prendre à la forêt.

Renforcer la loi

Les gouvernements et les investisseurs étrangers cherchent de plus en plus à acheter des terres tropicales bon marché et bien arrosées. La Chine, qui a accepté de rénover et de construire 6 000 kilomètres de routes en RDC, veut y faire de la culture intensive de palmiers à huile. La Chine est le principal importateur d’huile de palme brute au monde et la demande pour ce produit explose partout sur la planète.

Y a-t-il un espoir de survie pour les forêts, surtout pour les forêts tropicales ? Une protection à grande échelle est aujourd’hui encouragée par les gouvernements, les ONG, les scientifiques et les investisseurs. Le principal instrument mis en place est un programme international connu sous le nom de REDD (Reduced Emissions from Deforestation and Forest Degradation) [Réduction des émissions provenant de la déforestation et de la dégradation des forêts]. Doté d’une enveloppe de 4,5 milliards de dollars [3,2 milliards d’euros], il consiste à faire verser de l’argent par les pays riches aux pays pauvres pour qu’ils ne coupent pas d’arbres. Il y a cependant un grand risque que le programme REDD n’obtienne pas les résultats escomptés.

La Terre a un besoin sans limites des arbres et de leur capacité à absorber les émissions de CO2. Sauver les forêts qui restent sur la planète n’est donc qu’un premier objectif. Mais même un objectif aussi modeste va exiger des changements considérables dans la gestion de la forêt. Il va falloir réformer les cadastres et renforcer le respect de la loi. Il va surtout falloir que les gouvernements et les politiques attachent beaucoup plus de prix à la forêt et se penchent sérieusement sur la question du changement climatique. Bref, il va falloir une révolution, ce qui est beaucoup espérer.



[Traduction : Courrier International]

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